BREMONTIER ... OUI, MAIS.

A Labouheyre, comme à Arcachon ou La Teste, on a érigé à la fin du XIXe siècle des bustes ou monument en hommage à Nicolas Brémontier, honoré du titre de bienfaiteur du pays des Landes de Gascogne. C’est à lui, en effet, qu’on a attribué la découverte du moyen d’arrêter la progression envahissante des dunes à l’intérieur des terres par l’ensemencement et la plantation des pins maritimes.



Mais, en vérité, Brémontier n’a fait que mettre en application, à grande échelle, les idées des précurseurs locaux, girondins ou landais. Il doit surtout sa renommée à sa qualité d’ingénieur et inspecteur général des Ponts et Chaussées et au soutien financier obtenu du Gouvernement lui ayant permis de diriger les divers essais d’ensemencement. Fort de ses appuis, il s’est alors attribué le mérite et la paternité des méthodes


L’un des précurseurs de la fixation des dunes fut Jean-Baptiste Amanieu de Ruat (1676-1739), conseiller au Parlement de Bordeaux et captal de Buch, qui fit des essais de semis de pins  à La Teste de Buch, dès la première moitié du XVIIIe siècle. Ceci jusqu’en 1733 lorsque " quelqu’un par malice ou sous prétexte qu’il ne pouvait pas faire pacager son bétail, les incendia, ce qui fut cause qu’on cessa cette plantation, par crainte d’éprouver le même sort». Son fils François Alain de Ruat continua la campagne contre les sables mobiles et adressa plusieurs mémoires à l'Intendant de Guyenne concernant "la nécessité d'arrêter les ravages qu'occasionnent journellement les sables de la mer sur la côte de La Teste de Buch, et les moyens d'y parvenir." Il conçut dans les années 1760 un plan pour maîtriser les dunes. Enfin, François de Ruat, le dernier Captal de Buch, adressait en 1772 à l’Intendant une requête au roi pour obtenir que les dunes concernées par ses essais soient affranchies de droit d’usage et de pacage   En mars 1779 le Conseil du roi fit concession des dunes de La Teste, Gujan, et Cazaux, à titre "d'acensement" et de propriété incommutable à la charge de les planter en pins et autres arbres en quantité suffisante pour contenir les sables et  arrêter leurs progrès. Entre 1782 et 1787, avec la coopération nécessaire des habitants, on fit alors semer dans les dunes et lettes des graines de plantes rampantes contre l’effet des vents, puis des pins et glands  devant former une forêt rempart ……ceci jusqu'à ce que l'argent manque.

Dans les Landes, ce furent les frères Desbiey, de Saint Julien en Born. L’abbé Louis-Matthieu Desbiey (Saint-Julien 1734-Bordeaux 1817) prêtre féru d’agronomie et membre de l’Académie Royale des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux, puis chanoine de la Cathédrale Saint-André, fut le premier à suggérer la végétalisation et la plantation systématique de pins pour la stabilisation des dunes landaises.  Dès 1769, il avait entrepris  avec succès un essai de fixation de la dune de Broque à Saint-Julien (quartier de Sart). Afin de lutter contre l’action du vent entraînant les graines avec le sable superficiel, et ainsi permettre aux jeunes pins de pousser, il eut l'idée de protéger les semis, en y mêlant des graines de genêt, de bruyère ou d’ajonc, protégées par une couverture de branchages. Ces semis furent cependant détruits par les pasteurs qui y firent ensuite brouter leurs troupeaux de chèvres. En effet, ces plantations de pins dans les Landes ne furent pas vues d’un très bon œil par les pasteurs, dans un pays essentiellement agro-pastoral, au pacage libre sur les terres incultes.

 

Desbiey rédigea un mémoire intitulé "Recherches sur l’origine du sable de nos côtes, sur leur funeste incursions vers l'intérieur des terres et sur les moyens de les fixer ou du moins d’en arrêter les progrès". Il y préconisait l’introduction du pin maritime pour fixer les dunes et lutter ainsi contre l’avancée des sables. Ce mémoire fut lu  devant l’Académie de Bordeaux le 25 août 1774. Publié en 1776 au nom de son frère Guillaume (1725-1785), receveur des Fermes à La Teste, ce mémoire remporta même le prix de l’Académie.

Le malheur pour lui fut que le manuscrit remis au comte de Montauzier qui projetait le creusement d’un canal du bassin d’Arcachon à Bayonne., puis la seule copie remise à l’Intendant Dupré de Saint-Maur pour être transcrite par un certain ingénieur Brémontier, ne lui ont jamais été restitués et ont disparu.


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Le baron Charlevoix de Villiers, ingénieur du génie maritime envoyé à la Teste en 1778 dans le cadre d'une étude préalable concernant le creusement d'un canal reliant le bassin d'Arcachon à l'Adour, produisit jusqu'en 1781 études et rapports considérant la fixation des dunes littorales comme le préalable à tout aménagement.. Son rôle resta cependant théorique après l'abandon du projet..


Nicolas-Thomas Brémontier (Le Tronquay-Eure-1738- Paris 1809), ingénieur des Ponts et Chaussées à Bordeaux de 1770 à 1780, y revint en 1784 à la demande de l’intendant de Guyenne Nicolas Dupré de Saint-Maur, et y resta jusqu’en 1802.


Dans un mémoire du 20 mars 1778 il avouait le regret qu’on ait point encore découvert les moyens d’arrêter les dunes Il annonçait l’espoir d’en trouver, en promettant de les indiquer dans un mémoire à venir. En fait, il semble bien qu’il ne fut convaincu de la possibilité de fixer les dunes qu’après avoir pris connaissance des travaux de Louis Desbiey, et surtout des résultats des premiers essais réalisés par l’ingénieur Charlevoix de Villiers.

Or, ce n'est qu en 1784 qu’il étudia le manuscrit de Desbiey. Comprenant alors le parti qu'il pouvait en tirer, il remit à son administration le 25 décembre 1790 un mémoire sur les dunes, en lui donnant d’abord la date du 25 avril 1780, avant de prétendre en 1798 l’avoir composé en 1776. Ces dates tardivement rappelées ne pourraient être que des moyens de s’attribuer le mérite de l'invention. Le rapport fut finalement imprimé sur ordre du Directoire exécutif en juillet 1797 sous le titre « Mémoire sur les dunes et particulièrement sur celles qui se trouvent entre Bayonne et la pointe de Grave, à l’embouchure de la Gironde »  Cela provoqua, avec quelques détracteurs, doute et contestation puis controverse sur la paternité de la découverte revendiquée. De fait, Brémontier ne fit qu'exécuter ce que Desbiey avait inventé. Il est cependant vrai qu’il eut le mérite de généraliser ce qui n’était jusqu’alors que des entreprises individuelles.




Protégé par l’Intendant et le Parlement de Bordeaux il eut le mérite en 1787 d’obtenir du gouvernement les fonds nécessaires pour des premiers essais d’ensemencement à grande échelle vers La Teste, lesquels furent effectués entre 1788 et 1793 sur les possessions des  seigneurs de Ruat. Il y perfectionna le système  de Desbiey en y adjoignant des palissades formant un cordon protecteur.

La Révolution suspendit un temps les travaux, Charlevoix de Villiers avait regagné Saint Domingue, le Captal de Buch se faisait discret, l’aîné des frère Desbiey  retiré a Saint Julien était mort en 1785, et son cadet. Louis Mathieu exilé de 1792 à 1802.

Brémontier persévéra. En 1795, il présida à la rédaction d’un rapport qui dressa un bilan positif des premières plantations, si bien qu’en 1801 un décret du Consulat précisait: « Il sera pris des mesures pour continuer de fixer et planter en bois les dunes des côtes de Gascogne, en commençant par celles de La Teste de Buch, d’après les plans présentés par le citoyen Brémontier, ingénieur, et le préfet du département de la Gironde »

En même temps, il fut nommé président de la commission des Dunes crée en Gironde et financée par l’Etat. Une autre commission fut également crée dans les Landes en 1808

Il engagea Jean-Baptiste Peyjehan jeune (1753-1804), homme d’affaires de François de Ruat à la Teste,  mis a l’écart entre 1793 et 1801 avant d’être nomme Inspecteur des  travaux des  dunes..

On doit en particulier à Brémontier la sauvegarde de l'église de Mimizan menacée par la dune, en contenant les sables par des palissades en branches clayonnées et des semis d’arbres verts.


Les travaux furent poursuivis par les Ponts et Chaussées puis par les Eaux et Forets achevant en 1876 la fixation de 3 000 hectares de dunes littorales et 1'ensemencement en pins de   80 000 hectares de dunes intérieures. L'entreprise commencée par Brémontier fut poursuivie à l'intérieur des terres par François Jules Hilaire Chambrelent (1817-1893), autre ingénieur des Ponts et Chaussées en poste à Bordeaux de 1848 à 1865 puis de 1873 à 1882. Celui-ci préconisa d’assurer prioritairement la libre évacuation des eaux superficielles par l’assainissement. En 1849,  il acheta 500 hectares de landes, à Cestas (domaine de Saint-Alban) sur lesquels il commença ses essais de drainage rapidement concluants.

Aussi, la loi d'assainissement et de mise en culture des Landes de Gascogne de juin 1857, imposa par la suite à toutes les communes des Landes de Gascogne de boiser leur territoire. De cette extension est né le paysage actuel, quelque peu bouleversé par les tempêtes récentes.

Brémontier seul en eut l'honneur et la gloire.


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