BONNEGARDE The 1297 battle




Bonnegarde, petite commune agricole du canton d'Amou, en Chalosse. Moins de 300 habitants. C’est tout ? Oui, ...ou presque.
Mais, dans un passé lointain, au temps où les Anglais occupaient l'Aquitaine, le site du Castéra, proche du bourg actuel, fut une bastide ducale qui hébergea le roi d'Angleterre en personne! (voir article précédent). Il fut même l'objet d'une bataille.... en janvier 1297



Edouard 1er roi d Angleterre mais aussi duc d’Aquitaine, occupé chez lui par la guerre d’Ecosse, Philippe le Bel décida de confisquer et lui reprendre le duché .Les hostilités franco-anglaises reprirent entre Bordeaux, Bayonne et la Garonne.

En Gascogne, Saint-Sever défendue par Hugh de Vere, fils du comte d’Oxford, fut reconquis en juin 1295 après un difficile et meurtrier siège de trois mois par Charles de Valois, frère du roi. Au cours de l’été de l’année suivante, la bastide ducale de Bonnegarde, fondée par Edouard, fut à son tour assiégée par les troupes du comte Robert d’Artois ayant remplacé Valois.

Loyale à son roi-duc, Bonnegarde résistait désespérément, mais les dommages et la famine exigeaient des secours. Aussi, un important corps anglais accompagnant un convoi chargé de ravitaillement, fut constitué pour venir en aide à la place (ce qui n’avait pas été fait pour Saint-Sever et avait provoqué sa capitulation). Henry de Lacy, troisième comte de Lincoln, lieutenant général du roi en Aquitaine, ayant remplacé le comte Edmond de Lancaster mort à Bayonne en juin précédent, en assura le commandement.


Cette armée anglaise se mit en marche, depuis Bayonne, le 28 janvier 1297. Elle était à Peyrehorade le 29. Après Bonnut, et avant d'entrer dans le dernier obstacle d’une forêt, Lincoln avait bien eu la prudence de diviser ses troupes et le convoi de provisions en trois corps.

John de Saint-John, un des plus vaillants chevaliers de la cour d’Angleterre envoyé en Aquitaine par Edouard avec le titre de sénéchal de la province, en dirigea l'avant-garde. Deux autres colonnes étaient commandées l'une par Jean de Bretagne, comte de Richemont, neveu du roi d’Angleterre, ayant le titre de lieutenant en Guyenne et capitaine de la province, l'autre par le comte de Lincoln.

Mais; au delà de la sortie de ce bois, l’avant-garde fut subitement attaquée par les troupes françaises en embuscade

Les forces ducales probablement affamées et fatiguées à la fin d'une longue et épuisante marche sur un terrain difficile, n'étaient absolument pas préparés à une telle  surprise, alors qu’elles avaient presque atteint la sécurité de leur destination. Elles n’eurent pas la possibilité  d'adopter une formation de combat, ou de prendre des mesures d'évitement.On attribue la déroute anglaise à la précipitation de la marche et surtout à une reconnaissance hasardeuse. Il apparaît que l’éclaireur aurait fait un rapport trop rassurant sur les forces françaises susceptibles de s’opposer; si bien que les anglais ont même évoqué une possible trahison et un piège.

Saint-John se retrouva engagé contre ce qui s'avérait être toute l'armée française, et non plus le contingent prévu. N'ayant pu être secouru par le comte de Lincoln, et après la fuite du contingent gascon avant la nuit, il fut lourdement défait et décimé. Il y fut même capturé avec plusieurs autres chevaliers.

Ce combat que l’on appelle "la bataille de Bonnegarde" eut lieu à la fin du mois de janvier 1297. La plupart des chroniqueurs anglais le placent le 30 janvier.

Plusieurs chroniques de l’époque ont évoqué le récit de ce combat. Si les versions françaises et anglaises diffèrent dans les détails, le lieu peut en être fixé entre Bonnut et Bonnegarde. Dans ses Annales, Nicholas Trivet.le place à trois milles de Bonnegarde, et les Anciennes Chroniques de Flandre à environ une lieue. Dans une étude universitaire publiée en 1974 l’anglais R. Lawton situe cette bataille au sortir du bois figuré sur la carte de Cassini dans une dépression de la rive gauche du Luy de Béarn. Cet emplacement vraisemblable, face au Castéra de Bonnegarde,.peut expliquer l’évocation d’une embuscade. La bataille eut lieu  au delà du bois en rase campagne (Transita silva …en campi planitien, écrit Trivet)


Les chroniques sont globalement en accord sur la présentation des circonstances de l'embuscade française sur la colonne anglaise au sortir de ce fameux bois.

Informé par ses espions de la marche entreprise par les Anglais, Robert d’Artois s’était tenu à Orthez, et avait établi des postes d'observation et des garnisons de cent vingt hommes d’armes à Tilh et à Estibeaux. La garnison de Tilh, sous le château de Berhes (lieudits Lagouarde et Arribère?),  était commandée par Jacques de Laire. A Estibeaux étaient Rogier de Mauléon et Antoine de Crequi

A l’approche des anglais, les troupes rassemblées au nom du roi de France furent composées en trois divisions disposées en ligne.
- La première, en avant-garde, était commandée par Thibaut de Chepoix, un des meilleurs et vaillants lieutenants du comte d'Artois.
- La seconde était commandée par le comte Bernard III de Foix (qui avait succédé à son beau-père Gaston VII à la vicomté de Béarn).Venu de Tartas, il avait rejoint le comte d'Artois seulement le matin même avec une bonne compagnie. Il était accompagné du comte de Périgord, du  grand capitaine Oudard de Maubuison, et son frère «Milepois» (?).
- Une troisième commandée par le comte d’Artois était divisée en deux ailes dirigées par les comte Robert VI de Boulogne et Etienne II de Sancerre.

Chaque chevalier y était accompagné de ses bannerets, écuyers,.sergents de pied, et arbalétriers. Sont même cités les porte-étendards : Pons de Nuilly (?), Sir Wallepaye(?) et Sanson de Maulion (?).

Tour cela devait représenter environ sept cent chevaux et presque cinq mille hommes à pied.

En faisant la moyenne de chiffres donnés par les chroniqueurs de l’époque, on estime les effectifs en présence à environ  800 hommes d'armes et plutôt moins de 6.000 (!) hommes à pied du coté anglais, opposés à une force française de plus de 900 hommes d’armes et  d'environ 700 (?) hommes à pied, lances et arbalétriers. Malheureusement ces chiffres sont invérifiables.


S’est alors posé la question de la conduite du comte de Lincoln qui aurait par prudence battu en retraite en abandonnant son avant-garde. On peut faire valoir qu'il n'osa pas risquer la destruction totale de sa force, en évitant ainsi de mettre en péril l'existence même de la souveraineté ducale sur le pays. En fait, il semblerait que l’avant-garde pressée ait été jetée en désordre sur la seconde division anglaise, puis la troisième, en provoquant la déroute générale. 

Pourtant la chronique française indique qu’après avoir rallié ses troupes - environ six cents, hommes- il aurait tenté vainement une contre-attaque face au comte d’Artois alors à la tête d’un escadron de réserve de seulement une centaine d'hommes d'armes (le reste de sa troupe était à la poursuite de l'ennemi).

On ne sait rien de l’attitude du comte de Richemont, sinon qu’il quitta précipitamment le terrain avec un certain nombre de ses hommes. Les historiens ont cependant relevé le manque d’expérience, l’inefficacité et le comportement passif, pour ne pas dire plus, des unités à pied, composées d’auxiliaires  gascons du pays. Il semble que la panique ait gagné ses rangs. Les chroniques ne nommant parmi les prisonniers aucun seigneur gascon, laissent d’ailleurs à penser qu’ils avaient presque tous abandonné le parti anglais. Parmi ces gascons en fuite, le vicomte de Maurepas et d’autres  chevaliers



Les troupes anglaises furent finalement mises en fuite à la nuit tombée. La chasse aux fuyards dura environ deux heures dans la nuit, les deux partis ayant perdu leurs repères. Cependant, la plupart des hommes du comte de Lincoln ont pu s'échapper.

Cette confrontation de Bonnegarde, qui fut alors la seule véritable bataille en rase campagne de cette guerre de Gascogne, aurait en tout duré environ trois heures.

Vers la troisième heure du matin, le comte de Lincoln, après avoir erré, perdu, pendant la nuit, rentra dans Peyrehorade avec le reste de ses troupes rescapées, puis retourna à Bayonne, où le reste des hommes dispersés le rejoignit progressivement au cours des jours suivants.

Après avoir célébré sa victoire, le comte d'Artois envoya le matin ses  troupes à la recherche de survivants ou de l’éventuel reste de résistance ennemie.


La perte de loin la plus importante des Anglais fut celle du sénéchal  Saint-John, la main droite armée de Lincoln. Avec lui, d’autres grands seigneurs et chevaliers ont été capturés, notamment  William Mortimer le jeune.

Il existe bien sûr une  différence considérable dans les estimations  entre les comptes français et anglais. Les Anciennes Chroniques de Flandre font état d’une soixantaine de gentilshommes. Nangis se contente de dire beaucoup (quamplures)

Une liste composite des autres prisonniers, extraite des sources anglaises, ne mentionne qu’environ une douzaine de chevaliers et une dizaine d’écuyers. Parmi les chevaliers figurent : William Fitz-Roger de Mortimer , William de Sudeley , John de Ross, Adam de Huddleston , John de La Warde , Reginald de Nowers , Thomas de Mosse, William de Peiton , Henry de Schadewrche, Gérard de Leseyn, Hugh de Audeley et William de Birmingham. 

Parmi les membres de la noblesse anglaise tués au combat figure  Philippe de Materedon. Et, parmi les autres victimes, ont été évoqués en particulier Sir James Beauchamp, Lord Alan Tuychamn, son fils et leur écuyers, qui se sont «honteusement» noyés dans leur fuite vers Bonnut, dans quelque affluent du Luy gonflé par les pluies d’hiver.
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Les chroniqueurs français sont bien plus larges. Les Anciennes chroniques de Flandre donnent des pertes de 800 hommes d'armes et 600 fantassins à pied. La Chronographia Regum Francorum indique le chiffre de 700 tués anglais!



La grande majorité des anglais s’était cependant échappée dans la nuit. Ainsi, environ trois cents hommes qui avaient fui le champ, rejoignirent la bastide de Bonnegarde mais, refoulés par les habitants comme déserteurs, ils durent aller se réfugier à Saint-Sever, à quatre lieues de là.

Un sire de Noyer combattant pour la France y a été fait prisonnier avec d autres

Les captifs ont été internés dans diverses prisons françaises puis amenés à Paris par le comte d'Artois en « pompam triumphi », Saint-John a été emprisonné d'abord à Corbeil pour 90 jours, puis à Paris. Il n’aurait été libéré qu’à l’été 1299, après échange et paiement d’une forte rançon  pour lui et ses chevaliers.
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Outre les hommes, les anglais y ont également perdu tous les vivres, fournitures,  bagages,  équipements. Aussi, sur la foi des renseignements de quelques fugitifs accueillis, les habitants  sortirent à l'aube sur le champ de bataille pour sauver ce qu’ils purent  de vivres et fournitures pour prolonger la vie de la pauvre bastide...

Une fois informé du désastre de Bonnegarde, Edouard ne put qu’exhorter ses sujets gascons à maintenir la lutte. Mais le conflit franco-anglais se déplaça en Flandre. Le comte d'Artois quitta la Gascogne pour aider au lever du siège de Lille.
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Lire

Ouvrages:
- R. Lawton : Henry de Lacy, Earl of Lincoln -Université de Londres 1974
- I. Lubimenko : Jean de Bretagne, comte de Richmont – Université de Paris Lille 1908

Chroniques :
- Annales sex regum Angliae (Nicholas Trivet) - éd.English. historical Society, 1845. 
- La branche des Royaus Lingnages  (Guillaume Guiart) - in Recueil des historiens de Gaules et de la France- ed.Bouquet,Paris,1738-1904 Vol XXII. 
- Anciennes chroniques de Flandre  (anonyme) in Recueil des historiens des Gaules et de la France-ed.Bouquet,Paris,1738-1904 Vol XXII. 
- Les Grandes Chronique de France,- ed.J..Viard,-Paris 1920-1953,Vol VIII.
- Chronique de Guillaume Nangis - ed.H.Geraud, Paris,1843.
+ Nombreuses chroniques en langue anglaise ( Guisborough- Langtoft - Bury St. Edmunds – Rishanger) … ou latine

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Voici le passage du chroniqueur anglais Nicholas Trivet relatif à cette bataille, dans ses  Annales :

« Feria quarta ante Purificationem(1), comes Lincolniensis et Joannes de Sancto-Joanne, de Baiona reversi, Bellamgardam, quae obsessa a comité Attrebatensi penuria victualium laborabat, progredientes, ut eidem de victualibus providerent, cum appropinquarent silvae, quae per tria milliaria a loco praefato distabat, in duas se acies diviserunt : quarum primam ducebat Joannes de S.Johanne, secundae vero praeerat ipse cornes. Johannes itaque de S.Joanne, suaque acies transita silva, cum egrederetur in campi planitiem, obviam habuit comitem.  Attrebatensem, qui eumi praestolabatur cum magno exercitu; ubi statim commisso praelio, subtrahente se comite Lincolniensi, pauci vincuntur a pluribus. Capti sunt ibi Joannes de Sancto-Joanne, Willelmus de Mortuo-mari, Willelmus de Birmengeham, cum aliis militibus octo, scutiferisque nonnullis; quos omnes transmisit comes Attrebatensis Parisius, in pompam triumphi.; comes vero Lincolniensis cum suis Baionam revertitur ». 

(1) mercredi avant la Purification qui est le 2 février.

Anciennes chroniques de Flandre :

« Là eut mesire li quens d'Artois vietore, il et ses gens. Et fu pris mesire Jehan de Saint-Jehan. Et bien en i eut xxx, ou plus, pris avoecques lui, que chevaliers que escuiers, tous gentiex  hommes, e. iiij Mors ». 


Dans ses Annales Guiart  écrit : 

"Pris est Jehan de Saint-Jehan,
Et celui de Bernu Jehan,
Messire Adan de Houstlestoune,
Noiers, Le Pui,Muse,Chandoune,
Et d'autres merveilleuse tire,
Dequies qe ne sai les noms dire" 
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